Ce que tu vas découvrir dans cet épisode
Dans cet épisode d’Un café avec Judith, Jean-Philippe Pleau revient sur son parcours de transfuge de classe et sur le succès inattendu de Rue Duplessis : ma petite noirceur. Un livre dans lequel il raconte le passage d’une enfance marquée par la pauvreté économique, sociale et culturelle à un univers où il anime aujourd’hui des conversations sur la sociologie et la philosophie à Radio-Canada. Mais surtout, il raconte la honte qui accompagne parfois cette mobilité sociale : celle de ne pas connaître les codes, de faire semblant de savoir, de se sentir déplacé dans un restaurant ou une institution, puis éventuellement cette autre honte, plus complexe encore, d’avoir déjà eu honte de ses propres origines.
La conversation va pourtant beaucoup plus loin que la notion de classe sociale. Jean-Philippe parle d’authenticité, de jugement, de masculinité, de ses parents vieillissants, d’inégalités scolaires et de santé mentale. Il parle aussi de Serge Bouchard, son mentor et « père spirituel », de la joie, du bonheur et de notre capacité à transformer nos propres vies. Tout revient finalement à une question qu’il pose chaque semaine à la radio et qu’il semble continuer de se poser à lui-même : qui es-tu quand tu arrêtes de devenir ce que ton environnement attend de toi?
Les grands thèmes abordés
Le parcours de transfuge de classe de Jean-Philippe Pleau, la honte sociale, la mobilité sociale au Québec et l’identité sont au cœur de cette conversation. On parle des codes culturels qui distinguent encore les classes sociales, du sentiment de ne jamais être complètement à sa place, du mépris qui peut circuler dans les deux directions et du rattrapage culturel que certaines personnes doivent effectuer lorsqu’elles arrivent dans des milieux auxquels elles n’ont jamais été préparées. Son livre Rue Duplessis : ma petite noirceur devient ici beaucoup plus qu’un récit autobiographique : il donne des mots à des expériences que plusieurs ont vécues sans savoir comment les nommer.
Mais derrière la sociologie se cache une réflexion beaucoup plus intime sur l’authenticité. Jean-Philippe parle de cette tendance à devenir caméléon, à changer de ton, à comprendre les règles avant d’oser décider lesquelles méritent réellement d’être suivies. Il raconte aussi comment les émotions sont devenues pour lui une façon de se comprendre et pourquoi il cherche aujourd’hui davantage l’équilibre que la réussite ou même le bonheur. Au fond, toute la conversation semble converger vers la même question : après avoir passé une vie à apprendre comment appartenir à différents mondes, est-ce qu’on peut enfin apprendre à s’appartenir à soi-même?
1. Il a appris les codes avant de comprendre pourquoi il ne les connaissait pas
Pendant ses études universitaires, Jean-Philippe comprend rapidement qu’il ne part pas avec le même bagage que plusieurs autres étudiants. Certains parlent de livres, de films ou de références culturelles qui ont façonné leur jeunesse. Lui fait parfois semblant de savoir de quoi ils parlent, puis rentre chez lui et se met à rattraper ce qu’il n’a jamais eu l’occasion de découvrir. La notion de transfuge de classe ne faisait pas encore partie de son vocabulaire. Il sentait le décalage sans avoir les mots pour l’expliquer. Plus tard, la sociologie et notamment les travaux de Pierre Bourdieu lui donnent des clés pour comprendre que nos goûts, nos habitudes, nos références et même certaines façons de penser sont aussi liés au milieu dans lequel nous avons grandi.
Ce décalage ne disparaît pas simplement parce qu’on apprend les règles. Jean-Philippe raconte sa première fois au restaurant Leméac avec Serge Bouchard. Il regarde le menu sans tout comprendre et se demande intérieurement ce qu’il fait là. Pendant un temps, il demande discrètement à sa conjointe de lui expliquer certaines choses. Ce sont de minuscules moments, presque insignifiants vus séparément, mais leur accumulation finit par créer une forme de honte quotidienne. Et lorsqu’il retourne dans son milieu d’origine, un autre ajustement devient nécessaire. C’est ce qu’il décrit comme avoir « le cul entre deux chaises » : connaître désormais les deux mondes sans avoir la certitude d’appartenir complètement à l’un ou à l’autre.
2. Il est passé de la honte de ses origines à la honte d’en avoir eu honte
Le succès de Rue Duplessis : ma petite noirceur a surpris Jean-Philippe lui-même. Il pensait qu’environ 3 000 exemplaires pourraient suffire pour toute la vie du livre. Quelques jours après sa sortie, ils étaient déjà écoulés. Avec le recul, il croit avoir appuyé sur un « piton » particulièrement sensible : celui de la honte sociale. Dans son propre parcours, cette honte s’est construite lorsque de nouveaux univers lui ont montré que certaines choses considérées comme normales dans son enfance ne l’étaient pas partout. Au cégep, notamment, il découvre d’autres façons de penser et commence à se constituer en partie contre son milieu d’origine.
Mais son parcours ne s’arrête pas à ce rejet. Avec les années, Jean-Philippe revient vers ses origines avec beaucoup plus de douceur. Il formule même ce déplacement d’une manière particulièrement juste : après avoir eu honte d’où il venait, il ressent maintenant une certaine honte d’avoir eu honte. Ce n’est pas un retour naïf où tout ce qui appartenait à son enfance deviendrait soudainement admirable. Il peut reconnaître les limites d’un milieu tout en comprenant les conditions dans lesquelles les gens qui l’entouraient vivaient. Son livre devient alors une lettre d’amour beaucoup plus complexe qu’un simple hommage : aimer ses parents sans idéaliser leur monde, changer sans les renier et comprendre que prendre de la distance n’oblige pas nécessairement à rompre le lien.
3. Après avoir été caméléon pendant des années, il essaie maintenant d’arrêter de jouer la game
Jean-Philippe sait très bien s’adapter. À Radio-Canada, il a appris les codes. Dans son milieu d’origine, il peut en retrouver d’autres. Il remarque même sa voix changer selon les personnes avec lesquelles il parle. Pendant longtemps, cette capacité de caméléon lui a probablement été utile. Aujourd’hui, elle l’intéresse beaucoup moins. Il raconte une causerie récente où tout était très formel : les vestons, les présentations, le vouvoiement. Il arrive avec l’intention d’être lui-même et comprend presque immédiatement qu’il risque de « rater » le public. C’est exactement ce qui se produit. Il quitte l’événement insatisfait de sa performance, mais avec une conviction renforcée : la solution n’aurait pas été de mettre un veston et de mieux jouer le rôle attendu.
C’est là que le mot « authenticité », aussi galvaudé soit-il, reprend un peu de sens. Pour Jean-Philippe, être authentique ne consiste pas à dire tout ce qui nous passe par la tête ou à transformer sa personnalité en marque personnelle. C’est essayer de réduire la distance entre la personne que l’on est dans la vraie vie et celle qu’on présente lorsqu’on entre dans un environnement impressionnant. Serge Bouchard lui avait déjà appris une version de cette leçon à la radio : arrête de présumer que tout le monde sait ce que tu sais et parle « à hauteur d’humain et d’humaine ». Aujourd’hui, Jean-Philippe semble appliquer ce conseil à quelque chose de beaucoup plus large que son métier. Parler à hauteur d’humain, oui. Mais surtout vivre à cette hauteur-là.
4. Des hommes qui ne lisent jamais lui ont appris ce que son livre avait vraiment fait
Depuis la publication de Rue Duplessis, Jean-Philippe parcourt le Québec pour des salons du livre, des causeries et des représentations théâtrales. Parmi toutes les réactions reçues, un type de rencontre revient suffisamment souvent pour l’avoir profondément marqué : des hommes de 65 ans et plus, souvent issus de métiers manuels, qui lui disent ne presque jamais lire. Leur conjointe, leur fils ou leur fille leur a mis le livre entre les mains. Ils l’ont lu. Puis ils viennent rencontrer Jean-Philippe et lui disent essentiellement la même chose : pour la première fois, ils ont compris ce qui leur était arrivé pendant toutes ces années. Et parfois, ils pleurent.
Ces hommes rappellent son père à Jean-Philippe. Des hommes qui ont souvent eu peu d’outils économiques, culturels ou psychologiques pour expliquer ce qu’ils vivaient, mais qui se sont quand même bricolé une vie avec ce qu’ils avaient. Il refuse de les réduire uniquement aux manifestations plus dures de leur génération ou à l’étiquette de « masculinité toxique ». Ses rencontres lui donnent accès à autre chose : leur sensibilité, leur gêne, leurs regrets et parfois même des relations familiales qui commencent à se réparer parce qu’un livre a fourni un vocabulaire commun. Jean-Philippe n’avait jamais rêvé de « laisser une trace ». Maintenant qu’il en laisse une, celle-là semble particulièrement importante : rappeler qu’un homme qui n’a jamais appris à nommer ses émotions n’est pas nécessairement un homme qui n’en a pas.
5. Sa petite radio intérieure lui rappelle encore qu’il n’a pas fini de changer
À 49 ans, Jean-Philippe ne raconte pas son parcours comme quelqu’un qui serait finalement arrivé à destination. Il parle plutôt d’une « petite radio » qui joue dans sa tête. Une voix intérieure qui sait souvent avant lui lorsqu’il n’est plus exactement à la bonne place. Parfois, il l’écoute. Parfois, il reconnaît qu’il baisse volontairement le volume parce qu’il n’est pas encore prêt à entendre ce qu’elle lui demande de changer. Cette image résume bien sa façon d’aborder l’identité : on ne trouve pas une réponse définitive à la question « qui suis-je? ». On apprend plutôt à entendre les moments où notre vie commence à entrer en dissonance avec la personne qu’on sent être devenue.
Cette radio lui parle aujourd’hui de ses parents qui vieillissent et du renversement progressif des rôles. Fils unique, il sait qu’il devra probablement prendre davantage soin d’eux, mais il réalise que même cette étape est traversée par la question des classes sociales. Ses parents et lui n’envisagent pas nécessairement la vieillesse, Montréal, l’argent ou les choix de vie avec les mêmes lunettes. Elle lui parle aussi des inégalités scolaires et de l’accès aux soins de santé mentale, des sujets sur lesquels il aimerait intervenir davantage. Après avoir consacré des années à comprendre comment il avait changé de classe, Jean-Philippe semble maintenant vouloir utiliser cette expérience pour regarder ce qui fait que les lignes de départ demeurent encore si différentes. Pas pour effacer son parcours. Peut-être justement pour que d’autres n’aient pas besoin de faire autant de rattrapage pour découvrir qu’un autre monde existe.
Qui est Jean-Philippe Pleau?
Jean-Philippe Pleau est sociologue de formation, auteur, animateur et réalisateur à Radio-Canada. Après des études en sociologie jusqu’au doctorat, qu’il n’a pas complété, il fait notamment partie de l’équipe du Sportnographe, puis de La soirée est (encore) jeune. Pendant onze ans, il coanime également C’est fou avec l’anthropologue Serge Bouchard, qu’il décrit comme son mentor, son ami et son père spirituel. Il anime et réalise aujourd’hui Réfléchir à voix haute, une émission consacrée notamment à la philosophie, à la sociologie et à l’anthropologie. Il est aussi l’auteur de plusieurs livres, dont Au temps de la pensée pressée et Rue Duplessis : ma petite noirceur, récit autobiographique consacré à son parcours de transfuge de classe.
Mais derrière l’homme de radio et l’intellectuel, cette conversation révèle surtout quelqu’un qui essaie encore de réconcilier plusieurs versions de lui-même. Le fils d’un ferblantier-soudeur qui demeure ému devant une belle enseigne lumineuse. L’universitaire qui veut que les idées restent accessibles. L’homme qui a longtemps cherché à maîtriser les codes et qui cherche maintenant à s’en libérer suffisamment pour rester lui-même. Jean-Philippe Pleau ne semble plus vouloir choisir entre les mondes auxquels il appartient. Son défi est peut-être devenu plus subtil : garder ce que chacun lui a donné sans laisser aucun d’eux lui dicter entièrement qui il doit être.
