Ce que tu vas découvrir dans cet épisode
Dans cet épisode d’Un café avec Judith, Marilyne Gagné raconte ce qu’on entend beaucoup moins souvent dans les histoires d’entrepreneuriat : le moment où une fondatrice réalise que l’entreprise qu’elle aime profondément n’est peut-être plus l’endroit où elle doit être. Après la croissance fulgurante de Dermapure, un important merge pancanadien et l’arrivée de nouveaux investisseurs, son quotidien change. Davantage de gouvernance, davantage d’agendas à aligner, moins de cet espace de création qui l’avait nourrie pendant quinze ans. Elle reste, elle essaie, elle réfléchit pendant un an et demi. Puis elle finit par accepter que son bonheur n’est plus au même endroit.
On parle donc de leadership, de croissance d’entreprise et de deuxième chapitre entrepreneurial, mais surtout du courage étrange qu’il faut pour quitter quelque chose qui fonctionne encore. Marilyne parle du deuil de Dermapure, de sa peur d’être trop vieille pour recommencer, de son besoin presque physique de créer et de cette énergie qu’elle appelle le « feu sacré ». On parle aussi de sa fille, devenue sa partenaire d’affaires, de santé, de repos, de solitude et de la façon dont ses nouveaux projets, Recess et Tandem Pickleball, lui permettent de recommencer autrement : avec l’expérience de la première fois, mais sans sa naïveté.
Les grands thèmes abordés
La transition entrepreneuriale de Marilyne Gagné, son départ de Dermapure, le leadership d’une fondatrice, l’entrepreneuriat après 40 ans et la création de Recess sont au cœur de cette conversation. On parle aussi de croissance par acquisitions, de culture d’entreprise, de transmission du leadership, de santé mentale des entrepreneurs et de cette frontière parfois difficile à voir entre être capable de continuer et avoir réellement envie de continuer.
Mais derrière les chiffres et les entreprises, l’épisode pose une question beaucoup plus intime sur l’ambition. On peut être compétent dans quelque chose sans y être encore heureux. On peut aimer profondément une entreprise et reconnaître qu’elle doit apprendre à vivre sans nous. Et on peut avoir 45 ans, une réussite derrière soi et suffisamment d’expérience pour choisir de redevenir débutante. Alors comment sait-on qu’il est temps de quitter ce qu’on a construit pour retrouver ce qui nous allume?
1. Le jour où sa fille lui a dit qu’elle n’était plus elle-même
Le signal n’est pas venu d’un conseil d’administration, d’un bilan financier ou d’une grande réflexion stratégique. Il est venu au souper. Chloé écoutait sa mère raconter ses journées depuis des mois et voyait quelque chose que Marilyne n’était pas encore prête à nommer. Le ton avait changé. Il n’y avait plus cette excitation de raconter un problème réglé, une idée lancée ou une nouvelle possibilité. Quand Chloé lui suggère de laisser de l’espace pour créer autre chose, Marilyne lui répond qu’elle est trop vieille. Cette réaction en dit long. Après avoir passé sa vie à prendre des risques en affaires, elle avait commencé à penser sa propre trajectoire comme si le plus gros était derrière elle.
Le commentaire de sa fille reste pourtant accroché. Parce que le problème n’était pas que Marilyne n’était plus capable de diriger Dermapure. Au contraire. Elle avait l’expérience, le réseau et les compétences. Le problème était qu’elle ne retrouvait plus la version d’elle-même qui avait eu envie de bâtir tout ça au départ. Elle pose aujourd’hui la question autrement aux entrepreneurs qu’elle accompagne : est-ce que tu as encore le feu sacré? Pas la capacité d’endurer. Pas le sens du devoir. Pas le titre sur ta carte d’affaires. Le feu. Cette énergie qui fait que les autres ont envie de courir avec toi parce qu’ils sentent que tu crois encore profondément à l’endroit où tu les amènes.
2. Quitter Dermapure, c’était accepter que son entreprise puisse vivre sans elle
Il serait facile de raconter son départ comme un exit entrepreneurial parfaitement calculé. La réalité est beaucoup plus émotive. Dermapure représentait environ un tiers de la vie de Marilyne. Elle avait fondé l’entreprise à 30 ans, bâti sa culture, développé des partenariats et participé à une croissance qui l’avait menée à travers le Canada. L’arrivée de L’Oréal comme investisseur avait même représenté pour elle la réalisation d’un rêve. Puis vient un merge pancanadien avec de nouveaux investisseurs. La structure change, la gouvernance prend davantage de place et Marilyne commence graduellement à perdre le bonheur qu’elle avait trouvé dans l’entreprise pendant quinze ans.
Partir signifie aussi laisser derrière elle des gens qui avaient cru en elle. Certains employés se demandent même s’ils devraient partir eux aussi. On lui dit qu’en quittant, Dermapure perd son cœur. Marilyne refuse cette idée et leur rappelle quelque chose qu’elle répétait déjà dans ses rencontres annuelles : « Dermapure, c’est pas moi. » Une fondatrice peut tirer le train au début, mais si l’entreprise dépend éternellement d’elle pour exister, elle n’a peut-être jamais réellement construit quelque chose de plus grand qu’elle. Marilyne reste encore impliquée un temps, notamment au conseil, avant de comprendre qu’elle doit aussi laisser les autres écrire les prochains chapitres. Son départ n’est donc pas seulement une décision de carrière. C’est un exercice d’humilité : aimer suffisamment ce qu’on a créé pour accepter de ne plus en être le centre.
3. À 45 ans, elle pensait tranquillement à la retraite. Elle a plutôt recommencé
Après Dermapure, Marilyne se retrouve devant ce qu’elle appelle essentiellement une page blanche. Elle pense prendre une pause. Elle s’occupe de son jardin, ralentit et essaie cette nouvelle vie où rien ne l’oblige financièrement à repartir en affaires. Ça dure environ deux mois avant qu’une évidence remonte à la surface : elle carbure aux grands projets. Pas nécessairement au travail pour le travail. À la création. À cette phase où quelque chose n’existe pas encore et où il faut imaginer le concept, convaincre les bonnes personnes d’embarquer et commencer à construire.
C’est ainsi qu’arrivent Recess, un concept de sauna social urbain, et Tandem Pickleball, un centre intérieur de pickleball avec dix terrains et un bistro. Deux projets lancés presque en parallèle. La différence, cette fois, c’est qu’elle ne recommence pas à zéro de la même manière qu’à 30 ans. Elle recommence avec des erreurs déjà faites, un réseau, une connaissance beaucoup plus précise de ses forces et surtout la permission de ne pas tout faire elle-même. Ce deuxième chapitre entrepreneurial devient alors moins une tentative de reproduire Dermapure qu’une façon d’utiliser tout ce que Dermapure lui a appris. À 45 ans, Marilyne découvre que l’expérience ne sert pas seulement à protéger ce qu’on a bâti. Elle peut aussi donner le courage de rebâtir.
4. Le « feu sacré » n’est pas une métaphore cute de leadership
Marilyne enseigne cette idée du feu sacré à des entrepreneurs. Elle leur demande s’ils l’ont encore. Au début, évidemment, presque tout le monde répond oui. Puis la réflexion devient plus inconfortable. Parce qu’un fondateur peut continuer d’être extrêmement occupé longtemps après avoir cessé d’être inspiré. Les problèmes s’accumulent, la gestion prend toute la place, les rencontres se multiplient et, tranquillement, celui ou celle qui devait donner de l’énergie à l’organisation devient la personne la plus épuisée dans la pièce. Pour Marilyne, c’est un signal important. Un entrepreneur qui bâtit à partir de rien doit avoir « deux batteries ». Pas parce qu’il faut glorifier le surmenage, mais parce qu’il doit encore être capable de transmettre quelque chose aux autres.
Elle pose donc une question beaucoup plus simple : qu’est-ce qui est excitant dans ta vie en ce moment? La réponse n’a pas besoin d’être une nouvelle entreprise ou une ambition spectaculaire. Ça peut être un enfant, une passion abandonnée depuis l’adolescence, un projet personnel ou simplement quelque chose qu’on attend avec impatience. Ce qui l’intéresse, c’est l’état d’éveil derrière la réponse. Parce qu’à force de devenir sérieux, responsable et performant, on peut finir par construire une vie parfaitement fonctionnelle dans laquelle plus grand-chose ne nous excite. Chez Marilyne, le feu sacré n’est pas une injonction à travailler davantage. C’est plutôt un test : est-ce que ce que tu fais te rend encore vivant?
5. Recommencer avec sa fille change complètement la définition du succès
Le nouveau chapitre de Marilyne a aussi une particularité qu’elle n’aurait probablement pas pu prévoir lorsqu’elle lançait Dermapure : cette fois, sa fille est dans l’aventure. Chloé et elle ont des tempéraments presque opposés. Marilyne se décrit comme une visionnaire, une créatrice un peu désorganisée capable de voir très loin et de lancer rapidement les projets. Chloé aime les systèmes, l’exécution et les tâches cochées. Petite, elle classait déjà ses vêtements par couleur. Aujourd’hui, cette différence devient une complémentarité entrepreneuriale. Marilyne peut imaginer où elles seront dans trois ans; Chloé peut contribuer à faire arriver les choses entre maintenant et là.
Recess raconte bien ce deuxième chapitre. Derrière le concept de sauna social, il y a évidemment une opportunité d’affaires, mais Marilyne cherche aussi quelque chose qu’elle dit avoir toujours eu besoin de retrouver dans ses entreprises : une mission qui lui donne l’impression d’avoir un impact réel sur les gens. Elle parle de solitude, de professionnels qui passent leurs journées derrière un écran et de cette disparition progressive des endroits où les adultes peuvent simplement se rassembler sans que ce soit autour d’un bar ou d’une obligation. Recess devient donc à la fois un projet entrepreneurial, un projet de santé et un projet humain. Et le fait de le bâtir avec sa fille donne à cette nouvelle aventure une valeur qu’aucun multiple de transaction ne pourrait vraiment mesurer.
Qui est Marilyne Gagné?
Marilyne Gagné est une entrepreneure québécoise et la fondatrice de Dermapure, entreprise qu’elle a créée autour de l’âge de 30 ans et qu’elle a contribué à faire croître pendant 17 ans. Originaire de l’Abitibi et formée en administration, elle a développé Dermapure à travers de nombreux partenariats et acquisitions jusqu’à en faire une organisation pancanadienne. Au fil de cette croissance, l’entreprise a notamment accueilli L’Oréal comme investisseur et réalisé un important regroupement pancanadien. Après avoir quitté ses fonctions opérationnelles puis, plus tard, son rôle au conseil, Marilyne s’est lancée dans de nouveaux projets, dont Recess avec sa fille Chloé ainsi que Tandem Pickleball.
Mais le parcours de Marilyne devient particulièrement intéressant là où la success story entrepreneuriale traditionnelle s’arrête. Elle ne semble pas fascinée par l’idée de protéger éternellement ce qu’elle a déjà accompli. Elle veut encore construire, tester, rassembler et se sentir excitée par ce qui s’en vient. Elle reconnaît aussi le revers de cette intensité : elle va vite, peut imposer son rythme et a dû apprendre à ralentir suffisamment pour laisser les autres prendre leur place. Peut-être que son deuxième chapitre commence précisément là. Non pas dans l’idée de prouver qu’elle peut bâtir une autre grande entreprise, mais dans celle de découvrir ce qu’une entrepreneure peut créer lorsqu’elle n’a plus besoin de refaire la première.
