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Christine Renaud veut nous reconnecter dans un monde collé à ses écrans

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Ce que tu vas découvrir dans cet épisode

Cette conversation avec Christine Renaud nous ramène à l’origine de Braindate, bien avant les grandes conférences et les clients internationaux. On découvre une jeune femme qui, à 18 ans, revient d’un voyage au Guatemala profondément bouleversée par les inégalités qu’elle a observées. Elle veut changer le système. Elle pense d’abord y arriver par l’éducation, étudie en enseignement, poursuit une maîtrise à Harvard, puis travaille dans les médias à New York. C’est là qu’elle réalise quelque chose de tout simple : les gens apprennent énormément lorsqu’ils peuvent rencontrer quelqu’un qui possède une expérience qu’ils n’ont pas. Cette intuition deviendra le point de départ d’une entreprise qui transforme aujourd’hui la façon dont les participants interagissent dans les événements d’affaires.

Mais on découvre aussi une autre Christine. Celle qui a longtemps confondu ambition et surcharge de travail. Celle qui jonglait avec Braindate, un projet d’éducation alternative, sa vie familiale et les problèmes de santé de son conjoint. Celle qui a dû remettre en question sa relation à l’alcool, apprendre à déléguer et se demander pourquoi elle ressentait constamment le besoin d’être indispensable. On parle de croissance d’entreprise, de leadership féminin, de santé mentale, de parentalité et de l’importance de créer des relations significatives. Et on explore une question particulièrement actuelle : dans un monde où l’intelligence artificielle peut répondre à presque toutes nos questions, qu’est-ce qui nous donne encore envie de nous asseoir avec un autre humain pour apprendre quelque chose?

Les grands thèmes abordés

On parle d’entrepreneuriat technologique au Québec, de la création de Braindate, d’apprentissage collaboratif, de réseautage d’affaires et de développement international. Christine revient sur les débuts de son entreprise dans les cafés montréalais, son arrivée dans l’événementiel avec C2 Montréal et sa croissance auprès de grandes organisations internationales. On explore aussi sa vision du leadership, l’implantation du système de gestion EOS, l’importance de choisir ses priorités et les changements qui ont permis à Braindate de multiplier ses ventes tout en restant fidèle à sa mission.

Mais cet épisode touche aussi à des sujets beaucoup plus personnels : la pression de performance chez les femmes entrepreneures, la charge mentale des mères, l’épuisement professionnel, la sobriété, la pleine conscience et la recherche d’un meilleur équilibre de vie. On parle de solitude, d’intelligence artificielle, de conversations profondes et de notre difficulté grandissante à créer des liens avec des inconnus. Christine remet en question notre façon de travailler, mais aussi notre façon d’être ensemble. Et derrière toutes ces réflexions, une question revient : est-ce qu’on peut continuer à avoir de grandes ambitions sans sacrifier notre santé, nos relations et notre capacité à profiter de la vie?

1. Elle voulait faire la révolution. Elle a commencé par l’éducation.

À 18 ans, Christine Renaud part au Guatemala. Elle revient de ce voyage avec une prise de conscience qui va orienter une bonne partie de sa vie : les inégalités sont immenses, et notre mode de vie en Amérique du Nord a des conséquences dont on ne mesure pas toujours l’ampleur. À l’époque, elle pense faire du théâtre. Mais elle revient avec une autre idée en tête. Elle veut changer le monde. Pas juste contribuer un peu, à sa façon. Elle veut s’attaquer au système. Elle considère la politique, le journalisme, puis finit par choisir l’éducation. Son raisonnement est presque mathématique : si elle enseigne à quelques centaines d’élèves chaque année pendant toute sa carrière, et que ces élèves transmettent ensuite des valeurs de solidarité autour d’eux, l’impact pourrait se multiplier. Elle fait donc un baccalauréat en enseignement secondaire, puis découvre assez rapidement que le système scolaire ne correspond pas nécessairement à sa vision de l’apprentissage.

Ce qui est intéressant, c’est que Christine ne perd pas son ambition. Elle commence plutôt à remettre en question la façon de l’atteindre. Elle s’intéresse à l’éducation alternative, à l’école à la maison et aux modèles d’apprentissage moins conventionnels. En 2005, elle part étudier à Harvard pour faire une maîtrise en éducation. Son rêve est de créer sa propre école, mais elle se trouve encore trop jeune pour se lancer dans un projet aussi important. Elle décide d’attendre d’avoir des enfants. Entre-temps, elle travaille dans la production de balados et de contenus documentaires à New York. C’est en utilisant les réseaux sociaux pour faire connaître ces contenus qu’elle observe un comportement qui va tout changer. Des gens cherchent à apprendre quelque chose, mais plutôt que de suivre un cours, ils veulent parler à quelqu’un qui possède déjà cette connaissance. Une avocate qui veut réaliser un documentaire. Un entrepreneur qui cherche un conseil. Quelqu’un qui aimerait simplement poser quelques questions à une personne plus expérimentée. Christine réalise que l’apprentissage n’a pas toujours besoin d’un professeur, d’une classe ou d’un programme. Parfois, il suffit de la bonne conversation.

2. Braindate : bâtir une entreprise autour d’une idée profondément humaine

L’idée de Braindate prend forme dans le métro de New York, en 2008. Christine imagine une plateforme qui permettrait aux gens de partager leurs connaissances et d’apprendre les uns des autres. Le problème, c’est qu’elle ne connaît pratiquement rien à l’entrepreneuriat technologique. Elle n’est pas développeuse, ne veut pas apprendre à coder et découvre un univers où tout le monde semble parler de capital de risque et de millions de dollars à lever. Elle revient à Montréal avec son mari et commence à rencontrer des gens pour comprendre comment transformer son idée en entreprise. Puis, pendant un entraînement pour un marathon, elle discute avec un homme qui fait un doctorat à Polytechnique sur les algorithmes de recommandation des plateformes de rencontre. Autrement dit, quelqu’un qui travaille précisément sur la façon de connecter les bonnes personnes entre elles. Elle a trouvé son cofondateur, Alexandre. Et j’adore ce détail : une entreprise qui allait faire de la rencontre humaine sa raison d’être est née, en partie, d’une conversation pendant une course à pied.

L’entreprise, E180, lance Braindate en 2011. Au départ, le concept est simple : les utilisateurs publient un sujet qu’ils aimeraient discuter, puis d’autres personnes peuvent proposer de les rencontrer dans un café. L’idée plaît, mais il y a un problème assez concret. Même lorsqu’on a envie d’apprendre quelque chose, ce n’est pas évident de trouver le temps de traverser la ville un mercredi soir pour rencontrer un inconnu. Le véritable déclic arrive lorsque Braindate commence à être utilisé dans les conférences. Après une première collaboration avec Startupfest, C2 Montréal adopte la plateforme en 2013. En trois jours, environ 2 000 rencontres sont organisées, davantage que pendant les deux premières années du projet dans les cafés. Christine comprend alors que les événements offrent quelque chose que le quotidien ne permet pas toujours : un endroit où les gens sont déjà disponibles, curieux et prêts à rencontrer d’autres personnes. Aujourd’hui, Braindate accompagne environ 250 événements par année et compte une cinquantaine d’employés à temps plein, auxquels s’ajoutent les personnes déployées sur le terrain. Mais ce que Christine vend réellement n’a pas beaucoup changé. Derrière la technologie, elle cherche toujours à créer des moments où deux personnes peuvent ressortir d’une conversation un peu différentes de celles qu’elles étaient en y entrant.

3. Quand être débordée devient une façon de se sentir importante

Il y a un moment dans notre conversation où Christine raconte sa première rencontre avec une femme qui allait profondément transformer sa façon de voir la vie. Elle s’appelle Mona Breton et elle l’accompagne depuis plusieurs années. Christine arrive à leur rencontre en vélo, complètement épuisée, avec un agenda rempli de réunions et cette impression familière de manquer de temps pour tout. Mona lui pose alors une question d’une simplicité presque frustrante : pourquoi ne pas mettre moins de choses dans ton calendrier? Christine commence à expliquer qu’elle ne peut pas, qu’elle a trop de responsabilités, qu’elle est entrepreneure, qu’elle est mère, qu’elle a une entreprise à faire rouler. Mais lorsqu’on lui demande si toutes ces choses sont réellement essentielles, elle n’a plus une réponse aussi claire. Elle réalise qu’elle a construit une bonne partie de son identité autour de l’idée d’être constamment occupée. Comme si son importance se mesurait au nombre de personnes qui avaient besoin d’elle.

Cette prise de conscience ne sort pas de nulle part. Christine raconte avoir grandi avec une mère extrêmement travaillante et impliquée. Ses parents quittaient la maison très tôt pour se rendre à Montréal et revenaient tard, et sa mère trouvait quand même le temps de s’engager dans la vie scolaire. Christine admire cette énergie, mais reconnaît avoir aussi hérité d’une certaine posture de sauveuse. Elle voulait prendre soin de tout le monde, être présente partout et contribuer à régler tous les problèmes. Pendant qu’elle développait Braindate, son conjoint a traversé un cancer du cerveau. Elle élevait aussi leurs deux filles et travaillait sur un projet d’éducation alternative. La pression était énorme. Elle raconte également avoir réalisé que l’alcool était devenu, pour elle, une façon de gérer cette tension. Pas nécessairement en buvant tous les jours, mais en comptant parfois sur un verre de vin pour réussir à décrocher. Elle a choisi d’arrêter complètement. Et lorsqu’elle a enlevé cette béquille, elle a dû commencer à ressentir et à regarder en face tout ce qu’elle essayait auparavant d’atténuer. Ce n’est pas une transformation instantanée. C’est un long travail de présence, de méditation, de remise en question et, surtout, d’apprentissage de ses propres limites.

4. Elle a ralenti. Son entreprise a accéléré.

Quand Christine me raconte qu’elle a commencé à ralentir, je lui pose une question qui me semble assez naturelle : est-ce qu’elle a dû revoir ses ambitions à la baisse? Parce que c’est souvent comme ça qu’on présente l’équilibre de vie. Comme s’il fallait choisir entre réussir professionnellement et être disponible pour soi et sa famille. Sa réponse m’a particulièrement intéressée, parce que c’est presque le contraire qui s’est produit. En 2020, elle concrétise son vieux rêve de créer un espace d’éducation alternative en fondant La Cabane avec son amie et partenaire Sophie Duchâtel de Montrouge. Pendant quelques années, elle partage son temps entre ce projet et Braindate. Mais elle finit par comprendre qu’elle ne peut pas être partout, et surtout qu’elle n’a pas besoin de l’être. Elle laisse davantage de place à Sophie dans la gestion de La Cabane et revient à temps plein chez Braindate en 2023. Cette fois, avec une intention différente : arrêter de courir après toutes les urgences et concentrer son énergie là où elle peut réellement apporter de la valeur.

Avec son équipe de direction, elle met notamment en place EOS, un système de gestion qui aide les entreprises à clarifier leurs priorités, leurs responsabilités et leurs objectifs. Plutôt que de multiplier les projets et les fonctionnalités, Braindate commence à se poser des questions plus précises. Quels sont les clients qu’on veut vraiment servir? Qu’est-ce qui nous distingue de nos compétiteurs? Quelles activités méritent notre énergie? Christine raconte que les ventes de l’entreprise ont été multipliées par environ cinq en trois ans. Évidemment, une croissance comme celle-là ne s’explique pas par une seule décision. Mais elle voit un lien très fort entre la simplification de ses priorités, le travail de son équipe et cette nouvelle phase de développement. Et c’est là que son histoire vient bousculer une idée assez profondément ancrée dans le monde entrepreneurial : travailler plus n’est pas nécessairement la meilleure façon d’accomplir plus. Parfois, c’est notre besoin d’être indispensables qui empêche l’entreprise de grandir. Et apprendre à déléguer, à faire des choix et à protéger son énergie n’est pas une diminution de l’ambition. C’est peut-être ce qui lui permet enfin de prendre toute sa place.

5. À l’ère de l’intelligence artificielle, pourquoi avons-nous encore besoin des autres?

Une des discussions que j’ai préférées avec Christine porte sur l’avenir des relations humaines. Parce que Braindate est une entreprise technologique, mais Christine n’est pas particulièrement fascinée par la technologie pour elle-même. Ce qui l’intéresse, c’est ce qu’elle permet aux gens de vivre. Elle remarque qu’aujourd’hui, avec les outils d’intelligence artificielle, on peut poser pratiquement n’importe quelle question et obtenir une réponse en quelques secondes. On peut même entretenir une longue conversation pour apprendre un nouveau sujet. Alors pourquoi voudrait-on encore prendre rendez-vous avec un inconnu? Qu’est-ce qu’une vraie conversation apporte qu’un outil numérique ne peut pas reproduire? Pour Christine, une partie de la réponse se trouve dans l’humilité, la vulnérabilité et la surprise. Ce n’est pas nécessairement la personne la plus intelligente qui va nous apprendre le plus. C’est parfois quelqu’un qui a vécu une expérience complètement différente de la nôtre et qui accepte de nous la partager. Une jeune femme de 25 ans peut transformer la perspective d’un dirigeant de 56 ans. Et inversement. Ce genre de rencontre demande une ouverture qu’aucun algorithme ne peut garantir.

On parle aussi de notre difficulté à connecter avec les autres dans la vie quotidienne. Je lui raconte mon expérience au Club Med, où je devais m’asseoir à table avec des vacanciers que je ne connaissais pas. Au début, je répondais toujours aux mêmes questions. Puis j’ai commencé à interroger les gens sur leur parcours, leurs décisions et leur vision du succès. Je me suis rendu compte qu’une conversation pouvait devenir extraordinairement intéressante lorsqu’on posait les bonnes questions. Christine m’explique que c’est justement une des forces de Braindate : les participants ne se rencontrent pas simplement pour « faire du réseautage ». Ils choisissent un sujet très précis qui leur permet d’aller directement au cœur de ce qui les intéresse. Mais elle veut maintenant pousser cette idée plus loin. Comment recréer ces moments dans nos quartiers, nos communautés et nos vies ordinaires? Est-ce qu’il faut une application, un jeu de cartes, des événements locaux ou complètement autre chose? Elle n’a pas encore la réponse, et c’est ce que je trouve rafraîchissant. Après avoir construit une entreprise internationale, Christine continue à se poser des questions de débutante. Elle cherche encore. Et son ambition est peut-être redevenue celle qu’elle avait à 18 ans : utiliser ce qu’elle a construit pour avoir un impact sur le monde, mais cette fois, sans oublier de vivre sa propre vie.

Qui est Christine Renaud?

Christine Renaud est une entrepreneure québécoise, cofondatrice et PDG de Braindate, une plateforme d’apprentissage collaboratif utilisée dans des conférences et événements internationaux. Formée en enseignement, elle a poursuivi des études supérieures en éducation à Harvard avant de travailler dans la production de contenus médiatiques à New York. En 2011, elle lance E180 avec son cofondateur Alexandre et développe Braindate, qui permet aux participants d’événements de se rencontrer autour de sujets précis pour partager leurs connaissances. L’entreprise collabore aujourd’hui avec de grandes organisations internationales et déploie sa plateforme dans des centaines d’événements chaque année. Christine a également cofondé La Cabane, un centre familial et créatif à Montréal, issu de son intérêt de longue date pour l’éducation alternative.

Mais derrière son parcours entrepreneurial, Christine est surtout une femme qui semble avoir conservé une curiosité presque insatiable pour les autres. Elle aime les conversations qui nous déstabilisent, les rencontres improbables et les idées qui remettent en question ce qu’on croyait savoir. Pendant longtemps, elle a voulu être celle qui pouvait tout faire et tout changer. Aujourd’hui, elle cherche davantage à créer les conditions pour que les autres puissent apprendre, contribuer et grandir ensemble. À la fin de notre conversation, je lui demande ce que représente l’apaisement pour elle. Sa réponse résume assez bien son cheminement : ce n’est pas nécessairement de ne rien faire ou d’avoir terminé toutes les tâches de sa journée. C’est le sentiment d’être alignée avec ses valeurs, ses intentions et la personne qu’elle souhaite être. Et venant d’une entrepreneure qui a longtemps mesuré son importance à tout ce qu’elle arrivait à accomplir, je trouve que c’est une définition qui mérite qu’on s’y attarde.