Ce que tu vas découvrir dans cet épisode
Dans cet épisode d’Un café avec Judith, on parle évidemment du parcours de Frédérique Turgeon comme athlète paralympique, mais surtout de ce qui arrive lorsque la carrière qui structurait presque toute une vie prend fin. Elle raconte cette transition avec beaucoup de lucidité : la perte de routine, le vide laissé par la compétition, l’impression parfois étourdissante d’avoir soudainement trop d’espace pour réfléchir. Elle parle aussi de son anxiété, de son travail avec un psychologue sportif et de cette tendance profondément ancrée chez elle à exiger énormément d’elle-même.
Mais derrière la retraite sportive se dessine quelque chose de plus large. Frédérique parle de son handicap et de la relation étonnamment tendre qu’elle a développée avec lui, du décès soudain de son père au sommet de sa carrière, du burn-out qui a suivi sa meilleure saison à vie, de solitude, de rejet et de son expérience à Big Brother Célébrités. Tout revient finalement au même endroit : comment apprendre à s’aimer lorsqu’on ne peut plus compter uniquement sur la performance, l’approbation ou le prochain objectif pour nous dire qu’on vaut quelque chose?
Les grands thèmes abordés
La retraite d’une athlète paralympique, la transition de carrière, l’identité après le sport de haut niveau, le perfectionnisme, l’anxiété de performance, le deuil et le burn-out sont au cœur de cette conversation avec Frédérique Turgeon. On parle aussi de handicap sans misérabilisme, de santé psychologique chez les athlètes, de résilience, de solitude, de télé-réalité et du regard parfois violent des réseaux sociaux. Même l’investissement, les routines de soin et les nouvelles passions trouvent leur place dans cette reconstruction.
Parce qu’au fond, cet épisode parle moins de ski ou de Big Brother que de ce moment étrange où les repères qui nous ont définis ne fonctionnent plus. Frédérique a passé des années à savoir exactement ce qu’elle devait faire demain matin. S’entraîner. Performer. S’améliorer. Aujourd’hui, le terrain est beaucoup moins balisé. Et derrière toutes les anecdotes, parfois très drôles, parfois beaucoup plus dures, une question demeure : quand on a passé sa vie à devenir excellente dans quelque chose, comment apprend-on simplement à être quelqu’un?
1. Quand « athlète » ne suffit plus pour répondre à « qui es-tu? »
Au début de l’épisode, Judith pose à Frédérique une question parfaitement banale : « Qui es-tu? » Et Frédérique répond presque immédiatement que c’est probablement la pire question qu’on puisse lui poser en ce moment. La réponse résume assez bien sa transition. Pendant des années, elle pouvait dire qu’elle était athlète. Ce mot organisait son horaire, son alimentation, ses voyages, ses objectifs, son entourage et une bonne partie de son estime personnelle. Aujourd’hui, elle peut encore dire qu’elle est compétitive, ambitieuse, passionnée. Mais « athlète » ne tient plus complètement. Elle est en train de séparer ce qu’elle faisait de ce qu’elle est.
La retraite sportive lui enlève aussi une structure qu’on sous-estime facilement lorsqu’on regarde le sport de l’extérieur. Une carrière de haut niveau est exigeante, mais elle est extrêmement claire. Il y a un prochain entraînement, une prochaine course, un résultat à atteindre. Après sa retraite, Frédérique déménage presque immédiatement dans sa première maison avec son conjoint. Tout change en même temps. Elle adore pouvoir rester chez elle, voir davantage sa famille et voyager moins. Mais certains jours, elle déteste cette transition. Elle cherche ce qui la passionne maintenant, tout en apprenant que cette réponse n’a peut-être pas besoin d’arriver aussi vite que ses anciens chronos.
2. Après une vie de performance, apprendre à ne pas être parfaite
Le perfectionnisme de Frédérique ne disparaît évidemment pas avec sa retraite. Il change simplement de terrain. Elle raconte pouvoir passer deux jours à arracher les pissenlits sur son terrain parce qu’elle veut que sa nouvelle maison soit parfaite. Son conjoint lui demande pourquoi elle ne relaxe pas. Pour elle, relaxer n’a jamais vraiment été le réflexe naturel. Quand on s’est entraînée pendant des années à repérer chaque faiblesse pour la corriger, accepter qu’une journée puisse être improductive — ou qu’il reste trois mauvaises herbes dans un coin du terrain — devient presque un exercice psychologique.
C’est d’ailleurs une partie importante du travail qu’elle poursuit avec son psychologue sportif. Frédérique apprend à observer les histoires que son cerveau fabrique plutôt qu’à tenter immédiatement de les faire disparaître. Elle parle de son anxiété, de pensées qui peuvent partir d’un simple bruit dans un avion et se transformer rapidement en scénario catastrophe. Plutôt que de combattre la pensée, elle essaie maintenant de la regarder, de la pousser jusqu’au bout et parfois de constater elle-même à quel point elle devient absurde. Elle apprend aussi à se parler comme elle parlerait à une amie. Ça peut sonner simple. Pour quelqu’un qui a passé sa vie à utiliser l’autocritique comme carburant de performance, ça ne l’est pas du tout.
3. La saison où perdre son père lui a paradoxalement enlevé la pression
En 2018, le père de Frédérique meurt subitement. Elle avait soupé avec lui le soir même. Il était venu la chercher à l’aéroport, était monté se coucher et, quelques heures plus tard, sa mère l’a réveillée parce qu’il avait de la difficulté à respirer. Deux semaines après sa mort, Frédérique retourne pourtant en compétition. Elle décide de continuer parce qu’elle croit que son père aurait voulu la voir skier. Sa première Coupe du monde de la saison, elle la gagne. Le lendemain, elle gagne encore. Cette saison-là deviendra finalement la meilleure de sa carrière et la mènera jusqu’au globe de cristal en slalom.
Ce qui frappe dans son récit, ce n’est pas seulement la résilience. C’est ce qui arrive à sa relation avec la performance. Pour la première fois, quelque chose est devenu tellement plus important qu’un résultat de ski que la pression perd une partie de son pouvoir. Elle se présente aux courses avec l’idée qu’elle est déjà là malgré la mort de son père. Si elle gagne, tant mieux. Si elle tombe, elle rentrera chez elle. Elle recommence à skier pour quelque chose qui dépasse le classement et retrouve même une forme de plaisir au milieu du deuil. Mais le corps finit par présenter la facture. Après cette saison exceptionnelle, Frédérique s’effondre. Elle dort mal, son corps est épuisé et elle n’a plus envie de s’entraîner. Le burn-out dure pratiquement tout l’été. Elle avait réussi à performer à travers son deuil. Il fallait maintenant qu’elle accepte de le vivre.
4. Big Brother lui a appris que le rejet n’est pas toujours une catastrophe
À première vue, le ski paralympique et Big Brother Célébrités semblent appartenir à deux univers complètement différents. Chez Frédérique, ils exposent pourtant plusieurs des mêmes mécanismes. La compétition. La peur de perdre. L’envie de se dépasser. La difficulté de recevoir certaines critiques. Et cette capacité à continuer même lorsque l’émotion déborde. Pendant sa première saison, elle pleure beaucoup et se sent souvent seule. Elle a peu d’alliances. Elle raconte que lorsqu’elle trouvait l’expérience trop difficile, une phrase de son père lui revenait : « Bien, lâche. » Pas comme une attaque, mais comme un choix. Tu peux partir. Et chaque fois, elle réalisait qu’elle voulait rester.
Un de ses souvenirs les plus heureux de cette saison est d’ailleurs d’une banalité presque parfaite. Alors que les autres regardent un film ensemble, Frédérique reste seule dans son lit avec un roman que quelqu’un de la production lui a fait parvenir. Elle lit. Elle est bien. Elle ne cherche plus à être incluse. Cette expérience change quelque chose dans son rapport à la solitude et au rejet. Dans sa vie aussi, elle commence à moins forcer certaines relations qui ne lui semblent pas réciproques. Même les commentaires négatifs reçus après Big Brother deviennent éventuellement du matériel à observer avec son psychologue plutôt qu’une vérité absolue sur elle. Le rejet fait encore mal. Il n’a simplement plus besoin de décider de sa valeur.
5. Son handicap n’est pas une faiblesse à effacer de l’histoire
Frédérique est née avec une jambe environ 50 % plus courte que l’autre. Elle tient à dire que son handicap ne la définit pas entièrement, mais elle refuse aussi de prétendre qu’il n’a rien à voir avec la personne qu’elle est devenue. Elle s’identifie comme personne handicapée et parle de cette différence avec une affection désarmante. Dans sa famille, sa jambe plus courte est devenue « petite jambe » ou « bébé-jambe ». On lui a presque donné une personnalité. Ce qui pourrait sembler anecdotique raconte en réalité quelque chose d’important : ses parents l’ont aidée très tôt à transformer une différence physique en quelque chose qu’elle pouvait aimer plutôt qu’en une partie d’elle-même à cacher.
Cette relation à son handicap éclaire aussi une bonne partie de son tempérament. Frédérique dit elle-même qu’il a nourri son côté compétitif et son envie de montrer ce qu’elle était capable de faire malgré sa différence. Très jeune, elle est recrutée en ski adapté, intègre le programme de développement canadien à l’adolescence et commence la Coupe du monde vers 16 ans. Pendant plus de dix ans, elle construit sa vie autour de cette capacité à pousser plus loin ce qu’on pouvait attendre d’elle. Aujourd’hui, le défi est presque inversé. Après avoir appris à prouver ce qu’elle pouvait accomplir avec son corps, elle doit découvrir qui elle est lorsqu’elle n’a plus rien à prouver.
Qui est Frédérique Turgeon?
Frédérique Turgeon est une ancienne skieuse alpine paralympique canadienne qui a évolué pendant plus d’une décennie sur le circuit de haut niveau. Recrutée très jeune après avoir commencé le ski de compétition, elle intègre le programme de développement de l’équipe canadienne à l’adolescence avant d’accéder au circuit de la Coupe du monde vers 16 ans. Parmi les moments marquants de sa carrière, elle remporte notamment un globe de cristal en slalom au terme de la saison qui suit le décès de son père. Après sa carrière sportive, le grand public québécois la découvre aussi à travers ses participations à Big Brother Célébrités, alors qu’elle amorce parallèlement une transition vers le milieu des médias.
Mais ce qui ressort de cette conversation, c’est moins l’athlète, la personnalité publique ou même la compétitrice que la femme qui se trouve entre toutes ces identités. Frédérique est intense, drôle, anxieuse, très empathique et parfaitement consciente de ses contradictions. Elle peut parler d’un burn-out et, quelques minutes plus tard, de son obsession pour son skincare ou de la nuit où, adolescente, elle s’est réveillée après avoir dormi dans un McDonald’s. Surtout, elle répète constamment une petite phrase : « Mais c’est correct. » À force de l’entendre, on comprend qu’elle résume peut-être toute la transition. Ne pas savoir exactement qui elle devient. Ne pas être productive aujourd’hui. Être rejetée. Se tromper. Laisser quelques pissenlits sur le terrain. Après une vie à chercher la perfection, Frédérique Turgeon est peut-être en train d’apprendre que tout ça peut effectivement être correct.
