Ce que tu vas découvrir dans cet épisode
Dans cet épisode d’Un café avec Judith, Oli Corneau raconte sans détour ce que ça veut réellement dire de bâtir une carrière en art visuel au Québec. On remonte à ses premières performances artistiques, à ses débuts en peinture, à ses premières ventes sur Facebook et à cette fameuse « première vente internationale » réalisée pour un euro à Barcelone. On comprend surtout comment son instinct entrepreneurial s’est greffé à sa pratique artistique presque par nécessité : pour continuer à créer, il fallait trouver une façon de financer la création.
La conversation explore aussi une contradiction qu’on aborde rarement lorsqu’on parle des artistes : on veut qu’ils soient authentiques, libres et détachés de l’argent, mais on leur demande en même temps de survivre dans un marché extrêmement difficile. Oli parle de ses mécènes, de sa galerie, de Survivor Québec, de son équipe, de storytelling et de croissance. Il raconte ce qu’il a dû apprendre pour prendre sa place dans un milieu dont il ne connaissait pas les codes — et pourquoi il refuse aujourd’hui de choisir entre être un « vrai artiste » et un entrepreneur ambitieux.
Les grands thèmes abordés
L’épisode plonge dans l’entrepreneuriat artistique, le marché de l’art au Québec, la visibilité des artistes québécois, le rapport à l’argent, le mécénat, le fake it till you make it, le storytelling et la construction d’une marque personnelle. Oli Corneau parle aussi de délégation dans un atelier d’artiste, de création en équipe, de démocratisation de l’art et du poids des réseaux sociaux dans une carrière artistique. Même sa participation à Survivor Québec prend ici un autre sens : derrière le geste spectaculaire, il y avait aussi une stratégie pour faire découvrir son travail à un public qui n’aurait peut-être jamais mis les pieds dans une galerie.
Mais le fil rouge est plus intime. Oli parle de classe sociale, des codes qu’on apprend en avançant, du réseau qu’il a dû construire lui-même et des plafonds de verre qu’il découvre chaque fois qu’il pense en avoir cassé un. Il parle aussi de son besoin de liberté, de son refus instinctif de faire les choses simplement parce qu’on lui demande de les faire et du prix à payer pour continuer quand tant d’autres finissent par abandonner. Au fond, toute la conversation pose une question : comment rester profondément artiste quand, pour avoir le droit de continuer à créer, il faut aussi apprendre à devenir une machine de guerre entrepreneuriale?
1. Quand le talent ne suffit pas pour prendre sa place
Oli le dit assez clairement : en art, faire des œuvres extraordinaires ne suffit pas. Encore faut-il réussir à convaincre quelqu’un de s’arrêter devant elles. Pour lui, le problème dépasse son parcours personnel. Il parle d’un écosystème québécois où les artistes visuels vivants occupent relativement peu d’espace dans la culture populaire et les médias. Il fait d’ailleurs un parallèle avec le hockey féminin : le talent peut être là depuis longtemps, mais sans espace public, sans couverture et sans système économique autour de lui, il reste beaucoup plus difficile à voir.
Et quand on ne naît pas à proximité de ce système, il faut apprendre à y entrer. Oli vient de Jonquière, d’un père policier et d’une mère qui a travaillé en secrétariat. Personne dans sa famille ne pouvait le réseauter dans une galerie new-yorkaise ou lui ouvrir les portes d’un musée. Partir pour Montréal était déjà un premier saut. Le reste, il a dû le construire. C’est peut-être ce qui explique pourquoi il parle aussi naturellement de marketing que de peinture : chez lui, la visibilité n’a jamais été un bonus ajouté à la création. Elle a toujours fait partie des conditions nécessaires pour pouvoir continuer à créer.
2. « Fake it till you make it », mais sans mentir
Une anecdote résume presque parfaitement la manière dont Oli a construit sa carrière. En 2015, alors qu’il peint depuis environ deux ans et vend encore principalement à son entourage, il accompagne son conjoint à Barcelone. Il apporte une petite toile avec une idée précise : réaliser sa première vente internationale. Il demande donc à la personne qui les héberge de lui acheter l’œuvre pour un euro. Puis il annonce fièrement sur Facebook sa « première vente internationale », en espérant qu’elle soit la première d’une longue série. Tout est vrai. Il manque simplement quelques détails au communiqué de presse.
Ça pourrait passer pour une simple joke, mais Oli comprend déjà quelque chose de fondamental : la perception participe à la construction d’une carrière. Il nourrit consciemment deux piliers, le storytelling et le prestige. Il documente ses recherches, raconte les expériences qui nourrissent son travail, choisit des lieux capables de donner un certain poids à ses expositions et construit progressivement un univers autour de ses œuvres. Pas pour inventer un personnage qui n’existe pas, mais pour donner une chance à son travail d’être regardé. Son fake it till you make it n’est donc pas tellement une imposture qu’une façon de se comporter comme l’artiste qu’il espère devenir avant d’avoir reçu la permission officielle de l’être.
3. Pour vivre de son art, il a dû apprendre à vendre
Oli n’a jamais eu le luxe de prétendre que l’argent n’existait pas. Une toile peut lui demander des centaines d’heures de travail. Pendant ce temps-là, le loyer continue d’exister, tout comme l’épicerie, le matériel et le reste de la vie. Sans fortune familiale, sans subventions sur lesquelles compter et sans mécène permanent, il a dû comprendre rapidement comment transformer une pratique artistique en entreprise. Facebook devient sa première galerie. Son réseau devient ses premiers clients. Plus tard, il ouvre sa propre galerie sur la rue Saint-Paul et va littéralement chercher sur le trottoir les gens trop intimidés pour entrer.
Cette expérience lui fait aussi comprendre à quel point l’art peut sembler inaccessible lorsqu’on n’en connaît pas les codes. Plutôt que d’impressionner les visiteurs avec du vocabulaire académique, Oli leur demande simplement ce qu’ils voient. Une conversation sur une toile peut alors devenir une conversation sur un souvenir, un deuil ou une partie de leur propre vie. C’est probablement là qu’on comprend le mieux son rapport à la vente. Il aime vendre, oui, mais il aime surtout le moment où une œuvre cesse d’être un objet intimidant pour devenir quelque chose de personnel. Pour lui, rendre l’art accessible ne veut pas dire l’appauvrir. Ça veut dire enlever juste assez de prétention autour pour que les gens osent enfin s’en approcher.
4. Survivor, les réseaux sociaux et le droit de jouer la game
Participer à Survivor Québec aurait facilement pu être perçu comme incompatible avec le sérieux qu’on associe au monde de l’art contemporain. Oli, lui, l’a vu autrement. Il voulait que les gens voient ses tableaux. Après sa participation, il estime qu’environ 75 % de ses revenus de l’année suivante provenaient de personnes qui l’avaient découvert grâce à l’émission. Il n’a donc pas attendu que le milieu traditionnel lui accorde plus de visibilité : il est allé la chercher ailleurs, dans une émission grand public, avec toute la dimension performative que ça impliquait.
Cette stratégie est cohérente avec tout son parcours. Oli utilise Facebook dès ses débuts, expérimente la diffusion en direct de performances dès 2013 et, plus récemment, crée des vidéos parfois volontairement niaiseuses autour de ses œuvres parce qu’elles circulent. Ce qui l’intéresse n’est pas nécessairement de devenir une personnalité publique pour le plaisir de l’être. Il veut créer le moment où quelqu’un s’arrête. Dans un marché où l’attention est rare, il refuse l’idée qu’un artiste devrait attendre sagement d’être découvert. Il joue la game, mais il le fait ouvertement — et c’est précisément ce qui rend sa posture plus complexe que la simple autopromotion.
5. Grandir sans perdre la main sur ce qu’on crée
Aujourd’hui, Oli travaille avec une équipe dans son atelier de Saint-Henri. Là encore, il s’attaque à un mythe tenace : celui du peintre seul devant sa toile, responsable de chaque coup de pinceau. Il rappelle que de grands artistes ont historiquement travaillé avec des ateliers et des assistants. Dans son propre processus, Oli demeure responsable de l’intention, du design, de la composition, des couleurs, de la lumière et des décisions artistiques. Certaines étapes d’exécution peuvent cependant être confiées à d’autres, à condition que le résultat corresponde exactement à ce qu’il aurait lui-même voulu produire.
Cette délégation n’est pas qu’une question de productivité. Elle révèle la prochaine tension de son parcours. Oli veut exposer davantage, voyager, rencontrer des collectionneurs et développer son marché à l’international. Or, si chaque œuvre exige des centaines d’heures de sa propre main, les mathématiques finissent par ne plus fonctionner. Il doit donc apprendre à devenir directeur artistique de son propre univers sans perdre ce qui fait que l’œuvre demeure la sienne. Il n’a pas vraiment de modèle québécois à appeler quand il frappe un mur. Alors il expérimente encore, comme il l’a toujours fait : en construisant le système pendant qu’il avance.
Qui est Oli Corneau?
Oli Corneau est un artiste visuel et entrepreneur québécois originaire de Jonquière. Après avoir pratiqué la musique dans sa jeunesse, il arrive à Montréal pour étudier à HEC avec l’idée d’apprendre à gérer sa propre carrière artistique. Sa découverte de l’art performance, notamment du travail de Marina Abramović, l’amène à créer ses propres performances avant de se tourner progressivement vers la peinture. Depuis ses débuts au début des années 2010, il a développé sa pratique artistique, exploité une galerie sur la rue Saint-Paul, participé à Survivor Québec et bâti un atelier à Saint-Henri où il travaille aujourd’hui avec une équipe.
Mais réduire Oli à « l’artiste coloré qui est passé à la télé » manquerait probablement l’essentiel. Derrière le personnage spectaculaire, il y a quelqu’un d’extrêmement conscient des mécanismes qui fabriquent le succès — et suffisamment lucide pour admettre qu’il les utilise. Il aime l’art, mais aussi la business. Il aime provoquer, mais surtout décider lui-même. Et sous l’assurance, on sent encore le gars de Jonquière qui avance dans des pièces dont il n’a pas toujours reçu les codes d’entrée, qui apprend les règles assez vite pour pouvoir ensuite les contourner. Peut-être que son véritable talent est là : refuser d’attendre qu’un milieu lui confirme qu’il a enfin le droit de prendre sa place.
